La boîte de petits pois

sept 21st, 2013 | Par | Catégorie **
Le Hareng : La boîte de petits pois

Behind the door

Il prit un verre à vin dans l’armoire. Le tenant par le pied entre le pouce et l’index, et tout en mâchonnant un bout de pain, il le leva vers le plafonnier. Avec une serviette de papier, il le fit briller davantage et le déposa sur la table de cuisine. Il prit alors la boite de conserve remontée tout à l’heure de la cave, il en nettoya le couvercle supérieur avec la serviette, puis l’ouvrit avec l’ouvre-boîte cherché un moment dans le tiroir à couverts. Il laissa le couvercle en place, baignant dans le jus – c’était une boîte de petits pois – et l’utilisant comme filtre, l’index appuyé en son milieu, il versa ce jus dans le verre de vin. Trois petits pois s’y échappèrent. Il chercha une cuillère à café, les repêcha et, après en avoir ôté le couvercle, les remit tous trois dans la boîte. Alors il prit le verre de vin rempli d’un jus frais, verdâtre et trouble, il le leva à hauteur d’yeux, se figea un instant – le chat le regardait – et, avant de le boire d’un trait mais sans hâte, murmura : Papa, santé !

Et si, de nos chers disparus, il ne restait, des années après – quoi qu’ils aient accompli – qu’un geste, une manie, une singularité ? Bien sûr son père lui avait transmis des valeurs et des préceptes, mais le suc de tout cela était, à ses yeux, le jus d’une boîte de petits pois. Le jus des boîtes de petits pois, – ils sont cueillis juste avant être mis en conserve – c’est plein de vitamines, répétait-il. C’est idiot de le jeter dans l’évier. Faut le boire.
C’était là, pour lui, l’essence de son père : l’attention du médecin,  le papa taciturne mais soucieux d’enseigner des astuces de débrouille à sa progéniture, la simplicité et le fantasque de l’homme qui récupérait le jus des boîtes de petits pois. Ce côté fantasque, il devait le tenir de son propre père, piqueur aux chemins de fer. Ainsi, un jour, le Papy y avait récupéré de l’antirouille : il voulait repeindre la tuyauterie de la maison familiale. Plutôt que de mélanger les fonds de pots, du jaune, du vert et du rouge, – c’est vrai, que le brun est moins joli, mais enfin Papy ! – il avait peint chaque tuyau en alternant les bandes de couleur.
Bref, voir une boîte de petits pois, c’était songer à son père – une photo reste posée sur la cheminée ; des boîtes de petits pois, il y en a où qu’on aille. Honorer son père et ses mânes, c’était en ouvrir une boîte. Et en verser le jus dans l’évier, c’était sacrilège.

.

Pour lui et ses frères et sœur, de celui qu’ils appelaient le Grand P*, il ne reste presque rien. Ni la voix, ni les traits. Rien d’autre qu’un geste de la main. La main droite.
Il y a longtemps. Leurs parents les avaient placés dans sa ferme, pour les vacances. Le bel été pour des enfants de la ville : jeter le grain aux poules, tendre de l’herbe aux lapins par le grillage du clapier, pédaler – des heures durant – autour de la grange, aider à ramener les vaches et à rentrer les porcs, détailler l’agonie des mouches engluées au ruban pendu dans la cuisine au sous-sol. Ah ! Et les odeurs du foin, du fumier, des détritus qui se consument au fond du jardin.
La scène se déroulait tous les matins. Dix heures. Eux se levaient à peine. Le bol de lait – une goutte de café ? – et les tartines de sirop dans la cuisine. Le Grand P* revenait de la porcherie reprendre un petit déjeuner. Tandis qu’il parlait à table – grands rires et certitudes – sa main droite s’affolait : avec un bout de pain tenu par les cinq doigts rassemblés, elle picorait de-ci de-là, affamée comme sortant du poulailler, tout autour du bol et de la planche, les miettes de pain tombées sur la nappe. Toc toc toc. Yeux des enfants fascinés par le picorage.
Ce monde est disparu et eux, ils sont devenus grands, mais l’ébauche du geste déclenche encore les rires. Le plaisir d’un concentré de Grand P*. La main disait : on ne gaspille pas quand la vie est rude, qu’on a grand appétit et chez soi, tant de bouches à nourrir. Elle s’agite aussi pour rappeler la féerie d’un été et l’excitation du bain du soir quand, à cinq en rang d’oignons dans la baignoire et s’ébattant avec la mousse, la fille de la ferme – rousse et déliée – mimerait la colère. Vous envoyez de l’eau partout, vous me mouillez ! Voyez ma blouse, je dois l’enlever. Et il faudrait alors, l’un après l’autre, se relever dans la baignoire, tourné vers elle, éberlué par ses seins, pour qu’elle passe, tenant d’une main le bras du garçon debout, le gant de toilettes entre les jambes.

.

M* – il l’appréciait, il lui manque – avait bâti des ponts et des tunnels. Chaque jour, des milliers de voitures passent dessous dessus. Il avait aménagé des canaux et des écluses. Chaque jour, des péniches y naviguent vers le Nord. Mais, les années passant, tout s’estompe derrière une serviette de toilette blanche nouée autour du cou.
Quand il pense à l’homme dont on redoutait les emportements et la superbe, il reste – en flou – une casquette, quelques excès de paroles, un sourire doux, l’intelligence, un survêtement bleu. Et – d’une grande netteté – la forme de son visage avec cette serviette blanche en écharpe, croisée sur la poitrine. La serviette blanche – je transpire du cou – à la maison, en voiture,  avec ses proches, chaque fois qu’il cessait d’être un personnage public. Portée avec naturel – ni provocation ni laisser-aller. Indifférence aux regards d’autrui. La serviette blanche en drapeau de la confiance en soi. Arborant ainsi davantage la fierté d’être ce qu’il était plutôt que celle d’avoir bâti des ponts et des écluses.
Bon ! quant à lui, il n’allait pas honorer la mémoire du disparu en s’affublant d’une serviette blanche. Il aurait bien trop chaud au cou à commettre ce sacrilège. Mais quand le hasard mettait sur son chemin un homme de haute stature avec une serviette blanche ainsi nouée – la dernière fois, c’était dans les couloirs d’un aéroport -, alors il le pistait quelques instants. Et puis il accostait l’inconnu pour lui demander l’heure. Rite de salutation, rite de connivence. Ouverture de la boîte de petits pois.

.

C’était le lendemain de l’Assomption. En haute montagne. Au petit matin, dans le refuge, en chauffant l’eau du thé sur le butane, il lui avait dit que la brume était épaisse et le resterait. Trop dangereux de poursuivre par les crêtes jusqu’au sommet. Il était chevronné. Elle insista. Ce sera sublime là-haut. Il l’aimait, il en était fou. Ils sont partis. Encordés l’un à l’autre. Et ils ont chuté. Longuement. Sans doute en hurlant. Et puis le silence est retombé sur eux. Durant deux jours, avant l’arrivée des sauveteurs.
Adolescent, il avait aimé faire des bêtises avec lui. Était-ce parce qu’ensuite ils s’étaient un peu perdus de vue, était-ce à cause du choc de la dernière image – la foule dans l’église gothique de leur jeunesse et, dans l’odeur d’encens, la nef centrale que remontent, précédant leurs deux enfants, les cercueils des corps disloqués ? Peu importe : il ne trouvait pas la boîte de petits pois de son ami. Elle semblait avoir été pulvérisée. Il ne restait que – et encore, de plus en plus flou – la bienveillance teintée d’ironie de son sourire et – assez net, mais à taire – des images d’un rêve érotique.
Son ami méritait bien, pensait-t-il  maintenant, qu’il prenne enfin un peu de temps à se rappeler ses singularités, à ramasser les petits pois pour les rassembler en une boîte.

Et ces autres disparus ?
C* qui, seuls sur cette plage face à l’Océan, s’était rebiffée à l’idée d’ôter son maillot de bain vert bouteille mais qui, un peu avant de mourir, l’avait attiré dans son lit. J’ai peur de la bête dans mon crane, lui avait-elle chuchoté sans qu’il ne l’entende.
B* qui s’était effondré en rue, devant les étangs, sans pouvoir jamais se relever. A peine vingt ans. Et quand tout fut fini, si altier sur son lit de mort.
Qu’en restaient-ils, dans son esprit, d’un peu construit ou concentré qu’il pouvait se remémorer ou raconter aux vivants en quelques lignes. Peu de choses. Ces morts méritaient davantage de soin. Tout le monde a droit à sa boite de petits pois. Il devait être possible de mettre la main sur leur boîte. Ce serait même amusant de la montrer ensuite aux vivants. Cela le mit de bonne humeur.
Il comprit, plus tard, qu’il y avait une boîte qui, à lui, lui échapperait toujours.

 

 

___________________________________________________

Nouvelle dédiée à Philippe St.   Salut !
© eb 2013
photo :
1. Behind the door © eb 2013
<clic> gauche pour agrandir

2. Photo de couverture Two happy men   © Buyse 1953

Le Hareng

3 commentaires to “La boîte de petits pois”

  1. iPagination dit :

    Sur iPagination
    A.: Je regarderai maintenant les petits pois d’une autre façon… !

    O. : Très émue par votre texte. Une écriture de snipper, qui va droit où ça touche ! Un grand merci à Anna pour le partage et merci à vous

    A. : Merci pour ce texte très émouvant. Il suffit parfois d’un rien et reviennent en cohorte des images, des sons, des parfums, des voix, des gestes, des mots bouleversants, attendrissants, très touchants.

    f. : J’ai déjà eu un énorme coup de coeur pour le passager de la pluie, cette nouvelle une fois encore est superbe, quelle écriture !
    Je suis transportée à chaque fois… Je partage avec un immense plaisir… :-)

    M. J. : Pas le temps de commenter plus mais je recommande car ce texte mérite des lecteurs. Bravo !

    O.V. : J’ai beaucoup apprécié ces observations du détail, détail qui renvoie à la globalité, et la maitrise de l’écriture : des phrases brèves, précises et fortes. Je vais aller lire d’autres textes du même auteur !

    A. : Les êtres aimés sont présents dans chacun des petits gestes qui nous les rappellent. Ces gestes qui semblent si anodins et qui nous sont tellement parlant. Beaucoup d’émotion dans ce texte.

    J.-L. M. : C’est très bien vu, et cet attachement aux choses simples révèle tant de la puissance des sentiments et de la vie ! J’ai une boite de ptits pois périmée dans mon placard… je crois que c’est celle que je n’ouvrirais jamais.
    J’aime beaucoup cette phrase que je connais très bien  » on ne gaspille pas quand la vie est rude ». Ma devise, et qui l’est restée même quand la vie fut moins rude. Elle a tant de sens. Grand merci. Et merci à Mathieu pour cette recommandation :-) )

    S. : Chacun de nous a, sous une forme ou une autre, une boîte de petits pois à célébrer avec tendresse…C’est ainsi que chacun de nous survit ou survivra dans le cœur de ses proches, amis ou parents…. Et c’est très bien comme ça, et tout aussi efficace que les photos, pour ne pas dire plus… ;-) Merci Le Hareng pour ce joli texte.

    J. : si même les hareng se mettent à disserter sur le végétal, alors c’est un vrai retour aux valeurs nutritionnelles et littéraires…. Essai réussi… Et tout ça sans ouvre boite avec des doigts enfin des ouies et un clavier

    L.: On a toujours besoin de petits pois chez soi, disait la pub…Voilà qui est confirmé…Surtout si elle sert de boîte à souvenirs et nous ramène les êtres aimés, même fugacement…Quelle belle idée…Merci.

    A. L. : Texte à conserver ! Je partage
    M. : Joli texte.A lire de conserve.Merci Mathieu.
    0. : Pigeonné par ce texte.

    N. : Une boîte de petit pois, une madeleine de Proust… des gestes, des parfums qui nous font revoir des personnes bien vivantes dans notre cœur. Merci à l’auteur.
    F. : Un texte comme un chemin semé de petits poix tendresse et souvenirs, très touchant et beau. Merci à vous et merci aux nombreux partageurs …
    G. : Du Travail minutieusement bien fait! MIL Gracias à Tippi et Anna. CHAPEAU L’ARTISTE!

    TR : Vive émotion. ..merci à Mathieu de m’inviter en ces lieux si profonds.
    D’une boîte de petits pois, un titre, une première description qui fait sourire par tant de précision et aussi par le questionnement sur le chemin qu’on va prendre. Et la surprise est sublime, chaque petit pois un souvenir …une boîte de Pandore. .. les saveurs de la vie …tout le sens de la vie . SUPERBE
    Quant à la fin, on en reste sans voix …mais quel bel hommage. .. il ne pouvait être plus beau

  2. Facebook dit :

    Commentaires sur Facebook :
    A. V. : La soupe de cette semaine sera aux petits pois. Avec des morceaux de jambon. Et une bonne tranche de pain de campagne. La recette de ma grand-mère
    Cette histoire me parle beaucoup.
    Elle me fait penser avec douceur aux proches que j’ai perdus.
    Elle me porte à croire que ma grand-mère avait raison quand elle m’a dit, quelques heures avant sa mort: « Là où je vais, je resterai avec toi ».
    Merci Le Hareng pour ce beau texte.

    S. D. : J’étais en train d’accommoder des restes de poitrine de veau farcie pour demain et j’avais besoin de jus pour la sauce. En ouvrant la boîte de petits pois, rien, que du sec, c’étaient des petits pois à la vapeur… et dire que dans votre texte, le jus a été versé dans l’évier. Cela s’est passé juste avant que j’aille lire Le Hareng. Un coup à faire croire que le hasard n’est que signes et que les petits pois sont mieux dans leur jus.

  3. Gaetan CALMES dit :

    Je m’en doutais. Ce doit être universel.
    Un rien, un imper couleur mastic, un biscuit trempé dans un verre de vin, une lime à ongles, ici une boite de petits pois, renouent des liens que l’on aimerait partager.
    Pour les resserrer ? Pour les renforcer en partageant leur garde avec un tiers de confiance ?
    Pour se donner l’occasion d’en goûter encore la saveur ? Pour la ranimer ?
    Pour le petit plaisir de la mélancolie
    Il a bien fait d’en parler. Je vais voir si les rayons du soleil déclinant au fond de l’allée permettront d’évoquer quelques disparus qu’il sera doux de soigner.
    à le relire

Un commentaire ? Une remarque ?