La maison bleue

avr 19th, 2013 | Par | Catégorie ***

La maison bleue

Lui, elle avait décidé de l’oublier. Mais elle se souviendrait toujours du bleu. Pas celui de ses yeux. Le bleu de la mer. Le bleu des volets des maisons blanches et, dans les îles, sur la jetée du port, le bleu des tables des tavernes.

C’est au lit qu’il lui avait confié son rêve de voile et de voyage. Elle hésitait : elle ne le connaissait que depuis la Toussaint.  Et puis, elle aimait les forêts du Nord. La mer l’enchantait moins, elle craignait l’Océan.

Elle avait mis quatre mois avant d’acquiescer. Peur de le perdre. Il était beau. Son corps d’athlète et sa blondeur lui donnaient de la joie. Mais c’était l’idée de rompre les amarres – elle avait alors la quarantaine – qui l’avait décidée.

Elle apprit donc à faire des nœuds et vendit tout. Des collègues à l’hôpital lui achetèrent ses disques, ses livres, ses vêtements d’hiver. Un chirurgien mit le prix pour le buffet hérité de sa mère. Le soir de son dernier jour de travail, dans la salle du douzième, elle organisa une fête d’adieu. Ils s’étaient cotisés : un vélo pliable pour se balader et se dégourdir les jambes quand elle débarquerait à terre.

Elle prit le train pour le rejoindre à P*, où il vivait. Elle emportait un sac au dos, le vélo pliable et, de son précédent compagnon, le chat. Ils étaient inséparables : l’animal était borgne depuis qu’elle avait soigné son œil malade.

A l’arrivée, son amant l’attendait sur le quai, content de la voir. Mais pourquoi le chat ? Cela compliquerait la vie sur le bateau. En attendant le métro, main dans la main, il lui expliqua avoir décidé de rallier, en flânant, la mer, au Sud. Quand elle se serait fait à la vie à bord du onze mètres, ils bifurqueraient vers l’Ouest et l’Océan. Ils entameraient alors leur tour du monde.

Ils naviguèrent mai et juin sur les canaux. Elle apprit à tenir la barre et à manoeuvrer pour entrer dans les écluses. Sur un lac, il l’initia au maniement des voiles, les hisser, les affaler… Elle s’y exerça à tenir un cap et à en changer, à relever leur position. Le printemps était lumineux et suave. Le matin, parfois, ils travaillaient  dans le village près duquel ils avaient passé la nuit : peinture, entretien de jardin… L’après-midi, souvent, ils accostaient le long d’un champ ou à l’orée d’un bois et descendaient dans la cabine. Ensuite, tandis qu’il cuisinait le repas du soir en buvant son petit rouge, elle montait lire sur le tillac, le chat sur les genoux.

Début juillet, ils atteignirent enfin la mer. Et elle la détesta dès la première nuit. La journée, pourtant, avait été Riviera : soleil, voiles hautes, tiédeur de l’eau quand elle y plongeait de la proue et, au loin à bâbord, le dessin de la côte, ses villages, les falaises et les forêts… Mais soudain au crépuscule, le vent s’était levé. Il lui ordonna de s’abriter en cabine, il tiendrait la barre. Le vacarme des vagues cognant les flancs du voilier les terrorisaient, elle et le chat. Le roulis les envoyaient valdinguer d’un bord à l’autre ; elle, hagarde et échevelée ; le chat, le poil hérissé et miaulant de rage.

Ils ignoraient le nom du port où, épuisés, ils accostèrent le lendemain. Ils déjeunèrent sur la jetée. Tout à terre lui parut délicieux : le pain, le vin, les tomates, les grillades, la stabilité de sa chaise, les gens qui allaient et venaient. De retour à bord, le chat s’était enfui. Sur le vélo pliable, elle le chercha et l’appela des heures durant dans les ruelles du village. La soirée fut triste.

Elle lui avoua que la pleine mer la terrorisait. Il lui proposa de caboter quelques semaines, vers l’Est, d’île en île, de port en port. Ce fut un enchantement : la douceur d’accoster en terre inconnue et la mélancolie de la quitter après quelques jours. Le soir, à quai, ils rencontraient d’autres errants ; les nuits étaient drôles et longues. Et quand la mer était agitée, ils parcouraient l’intérieur des terres.  Elle vendit le vélo pliable, il acheta une motocyclette : le tour du monde à la voile pouvait attendre. Par des chemins de pierrailles, à deux sur la moto, jambes nues, elle serrée contre lui, ils découvrirent les villages de montagnes et l’hospitalité des gens pauvres.

L’hiver approchait. Sur une île qu’ils aimaient, ils louèrent une maisonnette, face à la jetée. Ils y furent heureux. Ils trouvèrent du charme aux jours gris et pluvieux. Au printemps, après avoir repeint en bleu et jaune la coque du voilier, ils reprirent leur cabotage. Juin fut étouffant. Que seraient juillet et août ? Elle eut le mal du pays et le désir des beaux jours dans le Nord, là où il y a la rosée le matin, l’herbe partout comme un tapis, le pull à enfiler le soir. Des mois d’errance et de paresse : ses amis lui manquaient. Il accepta donc de laisser le bateau au port d’une petite île, le temps de l’été – ils éviteraient aussi les touristes – et de passer deux mois là-haut. Mais après, cap à l’Ouest et en route enfin pour le tour du monde !

Le retour fut joyeux. Ils burent de la bière. Des brunes, des blondes. Elle se retrouva entre amis, il retrouva une amie. Puis les jours raccourcirent et il lui annonça redescendre dans le Sud. Sans elle.

Elle ne put que chercher du travail. Elle fut engagée comme infirmière itinérante. Avec sa voiture blanche, elle faisait chaque jour la tournée des villages et des vieillards. Les laver, les nourrir. Toujours les mêmes conversations. Ils l’appréciaient. Leur porter de l’attention l’aida à remplir le vide, à combler le manque de lumière et d’infini. Et elle travaillait tard : elle redoutait les nuits froides.

Des mois plus tard, au sortir de l’hiver – et il est long dans ces forêts -, un employé des postes à la retraite lui signala une maison à vendre, à l’écart d’un village. Un joli bout de terrain. Un potager. Les mensualités seraient raisonnables : un pylône de télécommunication encombrait la vue.

Le village se trouvait en hauteur, au milieu de collines boisées. Elle vit le pylône. Rouge et blanc. Il ne la dérangeait pas. Il était comme un phare. Elle en aimait les couleurs de nappes à carreau, de verres d’anis, de salades de tomates, celles qu’on servait là-bas avec les grillades de poissons. La maison était trop grande : trois chambres, elle était seule. Mais le chemin d’entrée était un ponton vers la forêt en face.

Le jaune de la façade était laid. Qu’importe ! Elle emprunta sur vingt ans et acheta la maison : en été, elle la repeindrait en bleu. Pas celui de ses yeux. Le bleu de la mer.

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Texte et photo : © etienne buyse avril 2013 <clic> sur le cliché pour l’agrandir. Dédicacé à Monique Bary, en ce 19 avril

3 commentaires to “La maison bleue”

  1. Simon Dominati dit :

    Bonjour,
    J’avais commenté la photo en ignorant qu’elle accompagnait un texte. Un condensé qui demande à rentrer plus au fond des méandres de cette vie. On imagine au rythme des paragraphes, on voyage aussi, donnant les contours que dessine notre histoire.
    Je ne retire rien à ce que m’inspirait la photo dans l’ignorance du texte. Seule ou accompagnée, elle garde sa magie. J’ai bien aimé. Merci.

  2. Le Hareng dit :

    Sur Facebook :
    R. G. : Nostalgie…

    P.T. : j’avais espéré qu’elle retrouverai son chat…pauvre de moi…
    http://pascalthiry.be/blog/

    G. C. : Suis allé lire.
    C’est bien de votre plume
    Belle plume

    D.C. Superbe !
    C.B.-E. : Oui ! Et la photo aussi…

    N.N. :Histoire vraie?

  3. […] aimez les rêves qui foirent ? Lisez alors La Maison bleue, une courte nouvelle du […]

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