Le crucifié

mai 1st, 2013 | Par | Catégorie Billet

Les histoires du hareng

- Raconte-moi donc ce qui te préoccupe ! Tu souffres, je le sens. Parler te soulagera peut-être.

- Ne vous moquerez-vous pas ?

La pièce était déjà dans pénombre. Mi-novembre. Le cèdre étendait, en majesté, sa ramure derrière la baie vitrée. Il disparaîtrait bientôt dans la nuit, emportant les ramiers endormis. L’homme et l’enfant étaient assis face à face.

- Non, bien sûr ! Tu peux tout me raconter. Je ne le répéterai à quiconque.

Il tendit le bras pour allumer la lampe à côté du fauteuil. Et il se tourna vers lui, attentif.

- Vous ne vous moquerez pas ?

L’odeur du tabac de la pipe était rassurante. Le halo de la lampe était comme une bouée. Il s’y accrocha pour raconter son histoire.

Voilà. Il y a une quinzaine de jours, au grenier, dans une caisse sous la pente du toit, ensevelis sous des chaussures, il avait découvert deux bougeoirs en cuivre rouge, un bénitier – sans doute en fonte – et un crucifix, sur un socle. La croix était en bois foncé, le Christ crucifié en cuivre jaune. Ces objets sacrés avaient sans doute appartenu à sa grand-mère. Malpropres. Comment un pareil sacrilège avait-il pu être commis ? Il s’était senti contraint de réparer la profanation.

Redescendu dans sa chambre, il commença par décrasser le bénitier dans l’évier. Ensuite, avec un chiffon, il astiqua les deux bougeoirs. Il en nettoya les rayures avec un bout d’allumette. Il dépoussiéra la croix. Il mouilla un mouchoir propre pour laver le corps du Christ. Avec une épingle, il cura les plis du tissu ceignant les hanches ainsi que les interstices entre les clous et la paume des mains du crucifié. Jésus, maintenant lavé de ses souillures, rayonnait. Il posa le crucifix sur la cheminée, au milieu, entre les deux bougeoirs. A la gauche de la porte, à hauteur d’yeux, il enleva un cadre, accrocha au clou le bénitier et y versa un peu d’eau. Il regarda alors, satisfait, le travail accompli. Tout resplendissait.

Son lit était face à la cheminée. Ce soir-là, au coucher, il s’y agenouilla, à côté du chat qui dormait, pour réciter le Notre Père. Comme d’habitude, mais cette fois tourné vers le crucifix. Une prière ne vaut rien si les mots sont débités sans être réfléchis. Il pesait donc chacune des formules récitées Que ton règne vienne  Que ton nom soit sanctifié Pardonne nous  nos offenses. Jésus au grenier ! Sous des godasses ! Et à qui donc avaient-elles appartenu, ces lourdes bottines ? Sa pensée – comme souvent – dériva, il dut donc recommencer son Notre Père. Il en arriva à bout, à genoux, sans penser à autre chose, après douze tentatives.

La journée, descendre les deux volées d’escalier demandait aussi du temps. Elles étaient recouvertes d’un tapis bleu électrique, arrimé à chacune des marches par une tringle d’acier glissée à chaque extrémité dans un œilleton vissé au bas de la contremarche. Il suffisait de dévaler les escaliers pour qu’une tringle échappe à son œilleton. Le tapis glissait alors d’une marche sur l’autre.  Quelqu’un pourrait trébucher. Il dégringolerait jusqu’en bas. Blessures. Fractures. Chaise roulante peut-être. Par sa faute. Péché d’omission, péché mortel. Chaque fois qu’il prenait les escaliers, il vérifiait donc la fixation de chacune des tringles et, si nécessaire, la centrait dans l’œilleton. A la longue, il avait appris à tenir compte de ces cinq minutes de vérification dans l’organisation de son temps. Avec une marge suffisante : si quelqu’un descendait les escaliers pendant qu’il opérait, il était prudent de recommencer le contrôle des tringles depuis le haut de la volée.

Tout le rituel s’était compliqué depuis samedi passé. A genoux à côté du chat devant le crucifix pour sa prière du soir, il fut plusieurs fois distrait par toutes sortes de bruits dans la chambre d’à côté. Au quatrième Notre Père interrompu, il alla taper à la porte et demander un peu de silence. Il recommença sa prière. Il en était presque au bout – Mais délivre-nous du mal –  quand, à côté, des rires de la fille et de son ami le détournèrent du sens des mots. De rage, il jeta une pantoufle sur le mur. Et advint le sacrilège. En rebondissant, la pantoufle percuta le bougeoir qui heurta le crucifix qui vacilla : le Christ tomba de la cheminée sur le plancher, face contre terre, écrasé sous sa croix. Il entendit un râle dans la chambre à côté, puis le silence. Il se précipita pour relever Jésus. Le bras droit du Christ était sectionné à l’épaule ; la main toujours clouée à la croix, le bras pendulait dans le vide, tordu. Effaré, il détaillait l’outrage. Quand il força le bras pour le redresser, il arracha le clou de cuivre. Il le chercha sous le lit, le bras amputé de Jésus dans la main. Le ramdam à côté avait recommencé. Il fallait reclouer la main du Christ à la croix. Aller chercher un marteau à la cave. Il déposa le bras sur le lit, à côté du chat, sortit de la chambre et dévala les escaliers. Au bas de la première volée, il pensa au contrôle des tringles. Tant pis, il les vérifierait en remontant avec le marteau.

Il recloua la main sur la croix, à petits coups, avec précaution : si jamais, par maladresse, il écrasait la main du Christ… Et si, plutôt, une bonne fois pour toutes, à grands coups de marteau, il broyait et pulvérisait le crucifix et le crucifié… Horreur ! encore un péché en pensée.

Grâce à Dieu, Jésus avait une fracture multiple : le bras – en le lui tordant un peu – s’ajustait à l’épaule. Il redressa le crucifix et le bras du crucifié resta en place. Bon, la fracture était visible, mais le sacrilège n’était plus qu’un accident. Un point de colle ? Prosaïque et profane ! Quelqu’un l’appelait. Il trempa deux doigts dans le bénitier, jeta un coup d’œil au Christ à nouveau en croix, se signa et descendit sans traîner les deux volées d’escaliers en vérifiant les tringles. Là haut, la porte de sa chambre claqua. Remonter vite fermer la fenêtre. Mais était-ce à cause du courant d’air ? Ou à cause du claquement de porte ? Quoi qu’il en soit, le bras du Christ pendulait.

Toute la semaine passée – sa semaine de vacances -, il fit ainsi des allées et venues de vérification à sa chambre et dans les escaliers. Maintenant, le matin, depuis la rentrée, il devait quitter la maison. La porte de rue était lourde, en verre et fer forgé. Que quelqu’un, en partant, la ferme sans douceur, la maison vibrait et, une fois sur trois, le bras du Christ faisait pendule. Où était-ce le passage des bus ? Quoi qu’il en soit, il devait attendre le départ de chacun. Il contrôlait alors que le bras était bien emmanché, se signait au bénitier, saluait Jésus, descendait les deux volées en vérifiant les tringles et, avec  précaution, fermait derrière lui la porte de rue. Sur le trottoir, il respirait soulagé, au grand air, avant de se demander s’il n’avait pas tiré la porte avec trop de brusquerie. Ou celle de sa chambre ou celle de la rue. Ne devrait-il pas retourner vérifier le bras du crucifié ? Il n’en pouvait plus. Ses rites et sa dévotion le suppliciaient.

Mais, là, tandis qu’il révélait ses tourments à l’homme à la pipe, il était stupéfait : plus il les lui racontait, mieux il se sentait. Il humait les effluves du tabac et la souffrance des jours passés lui apparaissait vaine. Tous ses mots, c’était un tourbillon qui chassait les miasmes. Quel soulagement, quelle éclaircie d’être écouté ! Il lui en était reconnaissant. Comme si la porte de sa prison s’entrouvrait. Oui, il allait remballer le crucifix, les bougeoirs et le bénitier. Dans du papier de soie. Et il les rangerait dans une caisse au grenier. Quant aux tringles du tapis bleu électrique, vogue la galère !

Il se leva alors et, empoignant l’une après l’autre les manches de son chandail, il vérifia ne pas en avoir usé le coude gauche, le coude droit sur les accoudoirs de son siège.

 

6 commentaires to “Le crucifié”

  1. Simon Dominati dit :

    Bonjour,
    Quand dire une prière devient chemin de croix… Penser ce que l’on prie, je me souviens de mes pénitences, agenouillé pour expier mes péchés, je récitais et me demandais si le curé avait bien un accès aux voix du seigneur. N’ayant rien fait de pendable durant la semaine, je m’inventais des péchés parfois mortels que le prêtre avalait sans sourciller. Je priais en me disant qu’il fallait que j’arrête cette comédie…J’ai donc pensé mes prières et depuis, je ne passe plus par confesse et rigole avec dieu…. Et lui, rigole-t-il ?
    Bonne journée.

    • Simon Dominati dit :

      Encore un lapsus calami : je voulais écrire « les voies du seigneur ». Est-ce la saison des lapsus ?

    • Simon Dominati dit :

      Cette histoire de majuscule, ça s’en va et ça revient, j’y pense et puis j’oublie. Sans blaguer, j’hésite à chaque fois : « Je la mets ou pas ? » Je n’arrive pas à dire docteur à un médecin, mon père à un curé… à tous je dis « monsieur ». Dieu n’échappe pas à ma règle, puisque je n’y crois plus il a droit à la minuscule comme tout le monde. Parfois ça m’échappe, il a droit à sa majuscule et tant mieux pour lui. Si vous saviez comme je m’amuse…. mais je respecte infiniment les croyants, je ne suis pas plus avancé qu’eux, je ne suis qu’un agnostique pas un athée, je n’ai aucune preuve pour dire oui comme non.
      Si dieu est en début de phrase, il a droit à sa majuscule. Comme j’aimerai bien qu’il existe, il doit bien se marrer…
      Moi agnostique, je pense et parle plus de dieu que le commun des croyants. Au fait, j’ai répondu à votre mot dans mon blog, vous comprendrez pourquoi j’ai parlé de « jour des lapsus ». Ce que vous avez appelé « apocope » est une « anaphore ». Bonne soirée.

  2. Costermans dit :

    Bravo. C’est drôle et pathétique. Nous sommes tous un peu toqués.

  3. Le Hareng dit :

    Facebook :
    - Cloé Marthe : Belle histoire ! Je la connaissais oralement mais écrite, c’est encore mieux

  4. iPagination dit :

    L : Un texte foisonnant de détails, d’une réalité surprenante. Une écriture vivante, un récit étonnant. ça me plait beaucoup :) Merci.
    J. : Ha ha ha… Vraiment très drôle ce personnage pointilleux qui nous emmène au délire d’une histoire très bien écrite. Excellent!

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