Le passager de la pluie

juin 1st, 2013 | Par | Catégorie *

Le Passager de la Pluie

Ses proches, quand le soir ils s’inquiéteraient de ne pas le voir rentrer,  se repasseraient le film de la journée, c’est sûr. Mais qu’auraient-ils à en dire, à part son lever un peu tardif ? Ah ! on oublie, il avait aussi hoché la tête : oui, il regarderait avec elle, ce soir, Le Passager de la pluie.
N’a-t-il pas toujours aimé cette actrice, seins menus et taches de rousseur ? Quel est son nom, dis-moi ?
Une moue, pas de réponse.

Il a un peu traîné au lit, c’est vrai : fin janvier, cette chambre au nord, sur le jardin, face au cèdre, est glaciale. Et puis, peut-être envie de sa chaleur à elle, encore endormie la jambe contre lui.

Lever. Raideur. Les gestes de tous les jours. Une seule salle de bain pour la famille : ne pas y traîner. Le petit déjeuner, ses enfants qui ne le craignent plus mais se dépêchent de quitter la table. Pas un mot. Et il était temps de s’en aller.

Chaussures d’hiver, lourd manteau bleu marine sur son costume. Gants noirs. Dans son cabinet, il prend le sachet de papier blanc préparé la veille. Le range dans un sac en toile avec une pomme, des biscuits, une bouteille d’eau. Dans le vestibule, le chat mendie une caresse. Puis, sans bruit, il referme la porte de rue, verre et barreaux d’acier. Quelques pas, il se retourne et regarde, accrochée sur la façade, la plaque de cuivre portant, gravé grand, son nom.

Il part à pied. Depuis des mois, il vaut mieux ne plus conduire. La rue qui monte à gauche vers l’avenue où il travaille, il ne la prend pas. Il longe les étangs où tournoient les mouettes venues de la mer, plus au nord. Elles repartiront en milieu d’après midi, quand la lumière sera blême. Vacarme d’un tram. Des enfants sur le chemin de l’école. Il dégage sa manche, consulte sa montre : le train, ce n’est que dans une heure. La place et l’église. Il n’y a plus trempé les doigts dans le bénitier depuis le baptême du dernier. Maintenant, la rue où elle et lui ont habité jeunes. Une autre place et la sculpture de l’homme tentant d’arracher ses enfants aux serpents.  Il dépasse les voitures au pas. Le pont du chemin de fer, si haut. Pénombre et puanteur d’urine. La gare. Tous ces gens qui se pressent vers leur travail.

Salle des pas perdus. Panneau d’affichage des horaires. Le guichet.  Un billet pour L*.
- Non, aller simple.
Il attend l’heure sur un banc. Effluves de sucre brûlant. Se lève. Achète une gaufre. Un enfant se plante devant lui. Il lui en tend la moitié. Silence. Cherche des yeux une poubelle pour le papier. Le met dans sa poche.

Le train. Trois heures de trajet. Par la fenêtre, la banlieue, ses jardinets, les terrasses et des meubles d’été pas rangés. Prairies sans vaches, fourrés, bosquets. Le fleuve que le train surplombe, des péniches chargées de charbon. Une ville. Puis, de nouveau, les champs ici couverts de givre. Les forêts, les profondes forêts. La neige saupoudre tout. Dans le reflet de la vitre, parfois son visage. La hauteur du front, l’épaisseur du nez, la pâleur des lèvres. Un début d’affaissement des joues. La fatigue des yeux ; la lucidité du regard, dit-on.

Il est seul dans le compartiment. Se lève. Dans le manteau accroché, son portefeuille. Ne trouve pas sa carte d’identité. Une photo d’elle et lui : à la mer, prise sur la digue, de biais ; tous deux, jeunes, habillés beaux, s’élancent rieurs et heureux. Vers qui ou quoi ? Et aussi dans le portefeuille, une liste d’adresses, des cartes de fidélité. Une note de garantie pour une casserole en fonte, la marmite orange achetée pour elle et confiée à son aîné venu lui rendre visite, là-bas à l’hôpital. Son permis de conduire, avec sa tête d’il y a quinze ans. Il l’examine. Le déchire en quatre, en huit et dépose les débris dans le cendrier sous la vitre.

Bientôt, gare de M*. Une halte technique avant destination. En rase campagne. Met son manteau, enfile ses gants et, debout dans le couloir, attend l’arrêt. Personne sur le quai. Il est seul à descendre. Personne dans la gare. Dehors, la route ; en face, une baraque à frites. Fermée.

Il prend à gauche. Vers où la route file droit à perte de vue, entre les bois et les champs. Un vélomoteur. Le facteur le salue d’un geste de la main. Vent froid : la tête enfoncée dans les épaules, il relève son col pour boutonner bien haut le manteau.

Il chemine sur la chaussée. La neige a été repoussée sur les bas-côtés. Parfois une voiture le dépasse, en se déportant tout à gauche.  Un entrée de chemin au milieu des sapins. Quelques troncs couchés. Il s‘assied, retire la pomme et quelques biscuits de son sac. Quatre ou cinq corneilles, de l’autre côté de la route, dépiautent une charogne et l’observent.

Il est seize heures quand il s’enfonce dans la sapinière. Futaie cathédrale, tapis de neige et d’épines. Il contourne les troncs et les branches tombés au sol sans perdre la direction du couchant.  Teintes oranges. Une prairie, une hêtraie. Maintenant des hautes herbes et fougères. Du brun. Un coupe-feu. Il le descend vers un ruisseau. Le Mort-bonhomme, avait-il lu, la semaine passée, sur la carte. Des plaques de glace. Des pierres dans une gangue de boue gelée. En pousse une grosse du pied, la soulève, la jette au milieu du cours d’eau et le franchit en deux enjambées. Un bois de bouleaux. Le soleil a disparu, la pénombre pointe. Il gravit la pente, à travers tout, entre les arbres ; glisse et se relève. Une clairière. L’herbe pointe dans la neige peu profonde. Un chêne. Il le regarde de haut en bas. S’approche, enlève un gant et touche l’écorce. Il s’assied alors entre deux racines. Il tremble. Le froid est tombé, mordant. Il est arrivé. Ici, personne ne le trouvera.

Le silence. La nuit, bientôt. Une quinte de toux. Du sac, il retire et ouvre le sachet de papier blanc préparé la veille. Une vingtaine de gélules – des bleues, des rouges, des jaunes. Dans la main, dans la bouche. Deux gorgées d’eau.  Voilà. C’est fait. C’est fini.

Il se couche, la tête sur le sac, en oreiller. Odeur de terre. Craquement de la neige et des feuilles sous son corps. Pleure-t-il ? La nuit est là. Le froid du sol gelé, à travers le manteau, monte en lui.  Il dégage sa manche, enlève sa montre, regarde le halo des aiguilles, le point vert qui trotte. Une caresse sur le verre et il la pose à côté de lui.

Quand sa tête bascule enfin – joue et bouche dans la neige -, la lune éclaire la clairière entre les branches du chêne. Et à la télé, dans les villes et les villages, commence Le Passager de la pluie.

 

 

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Texte : © eb 2012

Photo : Coll. privée
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7 commentaires to “Le passager de la pluie”

  1. Béatrice Haché dit :

    Description minutieuse de la dernière journée d’un homme pas tout à fait comme les autres.
    Et qu’on n’est même pas sûr d’avoir bien connu.
    On écrit dans le détail. On essaie de ne rien oublier. On comptabilise chaque geste qu’il a fait , chaque décor qu’il a traversé. On ne veut rien lui enlever, il lui reste si peu.
    Aussi pour le retenir, on prend son temps. On essaie de ne pas deviner, de tracer simplement le chemin du lever au coucher.
    Tu écris dans le froid, c’est ainsi que l’émotion sourd.
    Quand on te connait on sait bien sûr de qui il s’agit.

    Béatrice

    • Le Hareng dit :

      Bien sûr, ce commentaire est bien écrit et, pour le Hareng, agréable à lire. Mais ce qui touche est que la lectrice a tout compris. Mieux que ce fichu poisson des mers froides qui peut qu’écrire dans le froid
      Merci pour le On ne veut rien lui enlever, il lui reste si peu.

  2. Elle s’appelle Marlène. Frêle et solide à la fois avec une voix de mésange enrouée me souvient-il. Il me semble qu’elle a écrit des livres pour enfants. On sentait bien qu’elle avait plus à proposer que ses taches de rousseur et ses petits seins sur écran. Je guettais ses films.
    Foutu texte.
    Ce n’est pas le premier dans lequel on sent que l’on frôle l’absence d’espoir. Dès avant l’arrivée au bois de boulots.
    On se prend à demander s’il n’est pas d’ailleurs la suite cohérente des textes précédents lus depuis quelques mois. Et les clichés de désastres, même magnifiques ?
    Pourtant combien ce personnage sait goûter les choses de la vie et en saisir une foultitudes de nuances et de détails. Y compris les amertumes et usures. Trop assurément.
    A vous relire, même si l’émotion engendrée est forte encore.

  3. Le Hareng dit :

    Une voix de mésange enrouée : oui, c’est cela. Exactement cela. Belle métaphore.

    Gaëtan, mes réponses aux commentaires sont brèves. Car j’ai peu à dire hors textes.
    Je ne sais si je suis écrivain, mais je suis sûr qu’un écrivain, qu’un peintre, qu’un photographe doit se taire à propos de ses réalisations. Qui de toutes façons ne lui appartiennent plus.
    Sachez seulement que je vous lis avec soin. Avec plaisir aussi. Et ce sont les lecteurs attentifs comme vous qui poussent à l’écriture.
    Sachez aussi que je suis honoré du temps que vous consacrez à vos commentaires.
    Votre blog est illustré d’une curieuse photo : cet homme devant la mer. Il rappelle une autre solitude.

    • Une pensée, des lignes, une photo, le regard sur l’horizon, s’ils ne sont pas partagés sont comme graines sur du granit … condamnées au déssèchement.
      Hélas à défaut de pouvoir surprendre, ravir ou réveiller la braise au quotidien on peut ne plus intéresser voir lasser.
      La mer est effectivement parfois vide.
      A vous relire donc

  4. Vinciane dit :

    Me fait mal de froide solitude derrière une vitre glacée qui fige l’image de ses proches sans pouvoir l’atteindre
    Pourquoi ?
    .

  5. IPagination dit :

    Le passager de la pluie sur iPagination
    Amaranthe : Cette journée contée avec simplicité, sans sensiblerie, accentue la force, la violence, le désespoir de ce qui est dit. Intense.

    Oemok : Intense est le mot juste. Intense est le mot juste qui s’applique à tout ce que j’ai pu lire déjà de vous.

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