La fermeture éclair

fév 15th, 2013 | Par | Catégorie **
Lisières

Lisières

D’habitude, il n’entrait pas dans le bois. Il courait à la lisière des sapins : le chemin était parallèle au ruisseau et, là en bas, entre les bouleaux, il voyait souvent paître des biches et leurs faons. Et il était certain d’avoir, un soir, surpris un loup. Enfin, c’est lui qui fut surpris, plus que le loup.

Cette fin d’après-midi, tout en courant, il divaguait sur les contraintes qui régentaient sa vie : pas d’alcool en semaine, travail et repos à heures régulières, lever tôt, footing deux fois par semaine… On lui avait appris qu’organiser sa vie était une des conditions du bonheur. D’accord, peut-être… mais quel ennui de vivre ainsi encagé dans ses habitudes ! Était-ce pour cela qu’il aimait tant ces forêts à perte de vue et leur âpreté ?

Peut-être que sa discipline n’était que déni du temps qui passe et peur d’une vie au gré de ses envies. Prodiguer son temps – il en était avare – est un art. Il devrait en être moins comptable. Et comment donc lâcher la bride ? Pour envoyer valdinguer ces fichues habitudes, quelle résolution pourrait-il prendre…? Résolution…  ça commence bien…  Tiens, d’abord, demain, il traînerait au lit, avec le chat, à lire une série noire. Rendez-vous annulés. Olé ! Et puis il prendrait le bus et irait déjeuner en ville, dans cette brasserie hors de prix, là entre les étangs. A l’heure où les autres reprendraient le travail. En jeans, et pas rasé, je te prie. Se raser, devant le miroir chaque matin – avant le café, pas après -, cela fait combien d’années ? La nausée ! Il choisirait une table près de la fenêtre, il commanderait des fruits de mer, ainsi qu’un Pouilly-Fumé. Et en attendant, il se contenterait de regarder les passants – surtout les jolies femmes – aller et venir. Chaque fois qu’il avait rompu avec ses rites, il avait appris quelque chose, fait une rencontre ou une découverte, modifié son regard. Que vivrait-il demain ?

Les pneus d’un tracteur de bûcheron avaient saccagé le chemin. Des branches au sol entravaient sa course. Il devait sauter d’une bordure à l’autre. Oh!  puisqu’il fallait casser la routine, autant, pour une fois, entrer dans le bois. Et éviter ainsi de se tordre la cheville dans ces ornières gelées. Inventer aussi un nouveau parcours.  Il mesurait le risque de se perdre dans ces forêts et, en hiver, d’y passer une nuit. Pas de danger : dans son sac à dos, en plus d’une pomme et d’une gourde, il avait mis une carte et une boussole.

Il bifurqua à droite. Les fûts des sapins s’élevaient haut. Pénombre et silence de cathédrale. Odeurs acides. Il n’entendait que son souffle et la cadence de ses pas. Il accéléra l’allure : plaisir de sentir son corps accepter sans trop d’efforts les grandes foulées et, sous ses pieds, le moelleux du tapis d’épines et de mousse couvert d’un peu de neige.

Une demi-heure plus tard, droit devant, un peu en hauteur, il rallia une éclaircie : un coupe-feu entre les sapins et des hêtres. La neige commençait à tomber. Il reprit son souffle sous la ramure orangée d’un mélèze. De son sac, il sortit la pomme, la boussole et la carte ; de la  poche extérieure de son blouson, ses lunettes, ses indispensables lunettes. Il en enleva la buée et releva sa position. Bon Dieu, il faudrait une loupe pour s’y retrouver dans ces courbes de niveau ! Il n’avait jamais couru dans ce coin de la forêt. En prenant le coupe-feu à gauche, une longue descente – vingt ou trente minutes ? – le menait à un ruisseau. Le franchir serait facile – il ferait encore clair et la glace était solide -, si, du moins, il trouvait vite un passage sans berges trop abrupts. Le cours d’eau franchi,  il examinerait sur la carte la direction à suivre pour rejoindre, avant la nuit, après une longue montée dans les bois, le chemin à travers champs menant au village, caché de l’autre côté d’une des collines, là devant lui.

Assez traîner. Il finit la pomme et reprit sa course. A petites foulées, pour éviter de glisser sur les fougères en décomposition. Le froid de la fin de journée s’était abattu. Il remonta la fermeture éclair de son blouson. Les flocons voltigeaient. Il se rappela cet hiver où la neige avait immobilisé le pays. Il ne vivait pas encore ici, dans le nord. Une nuit de cette année-là, tard, elle l’avait appelé.
- T’es déjà couché ?! Viens chez moi. Je suis seule cette semaine. Ai envie de compagnie. Je n’ai vu personne depuis trois jours.
N’avait-elle pas vu l’heure ? Et la neige ? Pas une voiture, pas un bus, pas un train. Il l’aimait bien, ils se plaisaient – oui, sûr – mais se connaissaient à peine.
Elle avait ri. Voilà une bonne raison de venir. Elle insista. Elle suggéra. Il était donc descendu à pied jusqu’à la voie de chemin de fer longeant le fleuve, le chemin le plus court pour aller chez elle. La pleine lune, haut dans le ciel, illuminait en bleu la trouée de la ligne quittant la ville enneigée. Le fleuve, bordé à gauche de falaises, apportait solitude et majesté à sa marche, dans la neige, entre les rails, vers cette femme qui disait l’attendre. Le grandiose fut bref, car ensuite il s’épuisa une heure durant à régler son pas, sans glisser, sur l’écart entre les travées. Après le tunnel – bonne mère, que foutait-il ici, à plus de minuit, dans le noir, par ce froid de canard ! ? -, arrivé à la hauteur de son jardin, il avait quitté la voie ferrée et traversé une prairie pleine de fondrières gelées. Il s’y enfonçait, titubant, jusqu’aux genoux.

Il était trempé et transi quand il sonna à sa porte.
- Va en haut, dans la cuisine, je t’y rejoins ! C’est gentil d’être venu.
Il monta, les chaussures à la main et s’assit sur une chaise, épuisé et grelottant. Elle arriva les cheveux encore humides de sa douche et se campa, debout devant lui. Elle portait, des pieds à la tête, une sorte de combinaison d’astronaute, en peluche, rouge, rouge vif, trop large et toute gonflée, avec une fermeture éclair. Une grosse fermeture éclair, devant, de haut en bas, tout en bas.
- Ouvre ! Pochette cadeau pour toi.
Tremblant, avec précaution – par pitié ! ne me touche pas, tes mains sont gelées -, il avait descendu la fermeture éclair : le cou, une épaule, l’autre, un sein puis l’autre. Leur lourdeur. Le ventre, le nombril. Plus bas encore. Quand il découvrit les cuisses et les jambes, nue et offerte, elle se pencha, lui saisit la tête pour embrasser sa bouche et le retenir d’enfoncer la tête dans sa chaleur.
- Non, plus tard, t’es frigorifié.
Elle lui avait fait couler un bain chaud. Elle l’attendrait sur le lit. Le poêle rougeoyait.
- Tu veux un rhum ?
Oui, si son souhait était qu’il s’endorme aussitôt auprès d’elle.

Tout à ses images, il poursuivait sa course, mais sa foulée était plus courte et moins franche. Son pied droit se prit dans des tiges de ronces. Il trébucha et roula dans la neige et les feuilles de fougères. Rien de cassé. Même pas mal, se dit-il. Ne pas traîner. Ce ruisseau était plus loin qu’il ne le pensait. Y arriver avant le crépuscule. Y relever sa position sur la carte. Ne pas se perdre.
Ce soir, une fois de retour au village, après la douche, près du feu – la nuit serait glaciale -, il lui écrirait. Lui rappeler la fermeture éclair, l’ivresse de cette nuit au chaud de son lit, les draps bordeaux, tout le blanc dehors… L’en remercier. L’inviter à la brasserie.

Il rit à ses souvenirs – autour de lui, la forêt immense et silencieuse, bientôt dans la pénombre ; les lourds nuages dans le ciel – se releva, tira haut sous le menton la fermeture éclair de son blouson et repartit au pas de course sous les flocons. Sans voir qu’en chutant, ses lunettes, ses indispensables lunettes, étaient restées à terre, brisées ; derrière, là dans les fougères, bientôt sous la neige.

 

 

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Texte et photo © eb


4 commentaires to “La fermeture éclair”

  1. Joël dit :

    La peur d’être libre…

  2. Simon Dominati dit :

    L’image donne le ton.
    J’ai suivi quelqu’un qui tournait autour de la vie et courait après le temps. Un esprit peuplé d’envies, des élans, des freins aussi… De la joie contenue, la tristesse ambiante et un terrible potentiel explosif. Ce n’est pas un jugement mais un ressenti avec tout ce qu’il peut y avoir de subjectif comme on ressent un poème, un tableau… peut-être des mots que j’aurais dû garder pour moi.
    Bonne soirée

  3. Gaetan CALMES dit :

    Concis mais dense. Sombre avec les trouée de lumièe. Des élans brisés. Toujours les mêmes blessures dans les ronciers du chemin. Pourtant vous nous avez porté jusqu’à la fin.
    A vous relire

  4. Commentaires publiés sur Impromptus littéraires

    1. Le vendredi 15 février 2013 à 14:27, par vegas sur sarthe
    On serpente avec bonheur entre ces lisières, entre nature généreuse et gaie sensualité… un vrai plaisir!
    Il devrait la remercier et nous aussi :)

    2. Le vendredi 15 février 2013 à 15:39, par quebre
    Il y a beaucoup de choses dans ce texte : un homme et ses habitudes, un homme hors de ses habitudes, un footing monologue, alternant le chemin physique présent et la boucle de la vie.
    Le tout est superbement agencé, dans un texte solide et agréable à lire. Un grand bravo !

    3. Le vendredi 15 février 2013 à 16:58, par EVP
    Quelle belle écriture…Nous sommes avec lui dans ces odeurs de pins de fougères, dans ses questionnements sur sa liberté, dans sa vie amoureuse…Bref j’aime beaucoup !! :) )

    4. Le vendredi 15 février 2013 à 17:41, par ours bourru
    Leopold Sillitoe, ce petit texte champêtre et sylvestre est excellent et très vivant. On voit presque la buée de l’haleine du joggeur, on en entend les pas. Mais, on dira que je suis de parti pris… Pffff! Pourquoi? Quelle saugrenue idée! :) ))

    5. Le vendredi 15 février 2013 à 17:49, par béji
    En même temps que je lisais, le film se déroulait dans ma tête, je suis toute essoufflée. Merci pour le bol d’air!

    6. Le dimanche 17 février 2013 à 13:52, par Tisseuse
    une introspection à la fois très vivante et sensuelle !

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