Lilly

nov 30th, 2013 | Par | Catégorie *

Elle sortait de la douche. Elle avait eu chaud pendant la leçon. D’une main, elle tenait une serviette éponge jaune canari nouée autour d’elle, de la poitrine à mi-cuisse. De l’autre, elle se séchait les cheveux, dans la cuisine, en regardant l’adolescent, sur un tabouret, dévorer la baguette de pain qu’elle lui avait préparée. Avec du beurre frais. Craquante, dorée.

Leur rencontre, c’était hier. La main sur la manette de gaz, il s’apprêtait à dévaler une nouvelle fois l’allée menant au porche de l’abbaye. Elle lui avait fait signe. De loin, de dessous un marronnier en bordure de la pelouse, assise en amazone sur un vélomoteur. Quand il vint se ranger face à elle – olé ! le dérapage contrôlé sur le gravier – il vit d’abord le chrome et la couleur blanc crème de l’engin. Cadre en V. Double selle. Tout neuf. Pas comme sa mobylette bleue couverte de griffes et de coups. Il coupa le moteur et attendit ce qu’elle lui voulait, plus curieux de sa machine neuve – il se passerait le film de la rencontre bien plus tard – que du short crème et du chemisier assorti, des boucles noires, des bras et jambes nues, tout moka.

Le Hareng

«Bonjour, je m’appelle Lily. Lily V*. Et toi ? » Un accent qu’il ne connaissait pas. Une voix un peu zézayante. Il marmonna son propre prénom. V* ? Curieux nom de famille.
« Je suis antillaise. »
Vingt deux, vingt trois ans ? Davantage ? Au moins cinq ou sept de plus que lui. Ses vêtement bien repassés, ses tennis blanc éclatant, sa montre en acier, la croix dorée en pendentif. « Elle fait neuve comme sa mob, pensa-t-il.
– A longueur de journée, je te vois tournoyer ici sur ton cyclomoteur. Je peux te tutoyer ? Et le soir, après le souper, tu reviens avec un chien. Superbe ! Je vous ai vu galoper dans les allées, le chien devant, toi sur ta machine. Un colley, non ? Le colley noir du garçon au cheval bleu ? »
Oui, c’était sa chienne. Pas noire, bleu merle. La race préférée de la reine Victoria. La mobylette ? Celle d’un ami en vacances à la mer. Il s’embrouilla à lui expliquer qu’il raffolait de se mouvoir ainsi sans effort : il tournait sur la poignée, l’engin chuintait et il filait dans la tiédeur de l’air, avec des caresses du vent sur le visage, sur les bras, dans les cheveux, entre les jambes. Son circuit, c’était l’avenue entourant les étangs et les jardins de l’abbaye. Et tous ces virages ! Sa mob et lui y valsaient dans les parfums d’été relevés d’huile brûlée. Il lui dit être comme les mouettes qui voletaient, la journée, là-bas au-dessus des étangs.

Elle rit. « Et au crépuscule, à cavaler dans l’abbaye, avec ton chien – bleu merle, pardon ! – , tu es alors Lancelot du Lac ?  Tu pourrais donc m’aider ? » Son cyclomoteur à elle, elle venait de l’acheter. Pour visiter des patientes qui ne pouvaient se déplacer à son cabinet, là pas loin, là-haut au bout des jardins, dans la rue face à l’autre sortie de l’abbaye. Elle était podologue. Elle venait de s’installer.
« Tu vois, je m’occupe des pieds des vieilles dames. » Bien sûr, elle avait déjà roulé à bicyclette. Mais ce cyclomoteur l’effrayait. Trop lourd. Compliqué.
«Regarde. Pour démarrer, je fais comment ?  Moi, je laisse la béquille et je pédale. Comme une folle. Et il y a des explosions. Et l’essence, je pousse comment le robinet ? Tu sais, je n’ose pas rouler. »
Elle cherchait donc un professeur, un professeur de cyclomoteur. Il avait l’air gentil. Elle ne connaissait personne dans cette ville. Elle s’assiérait tout devant sur la selle, il prendrait place derrière – elle était mince, il était grand – il pourrait ainsi tenir le guidon et lui apprendre à dompter son engin.
« Mais en douceur. Tu veux bien ? » Il voulait bien. Mais demain. Elle lui ferait un cadeau. Mais non. Oui, oui, elle y tenait. Trois leçons suffiraient, il en était certain. « Ici, vers trois heures, avant mes rendez-vous, cela te va ? »

La première leçon eut lieu sur la pelouse. Ils renoncèrent vite à l’idée d’une conduite à quatre mains. Penché vers l’avant pour tenir le guidon, les jambes vers l’arrière sur les repose-pieds, elle entre les bras, pressée contre lui, comment garder l’équilibre ? Ils partaient en zigzag, elle devant, qui criait ; lui derrière, le nez dans les boucles noires et son odeur, qui n’osait accélérer et basculait d’un pied sur l’autre.
« C’est de l’acrobatie. Recommençons depuis le début. Là-bas, à l’écart, sous l’arbre. Il y a un banc. Je te montre comment je fais, tu me corriges. »
Il mit la béquille et s’assit à l’ombre du saule. Elle grimpa à califourchon sur le cyclomoteur, ajusta son short et tira un peu sur le débardeur bleu ciel. Un peu de théorie d’abord ? La poignée de droite, c’est le frein sur la roue avant ; la gauche, la roue arrière. Serrer les poignées avec douceur. Oui, en même temps. Sinon, ou bien c’est le dérapage, ou bien le vol plané par-dessus le guidon.
« Mon Dieu ! Dis, c’est quoi cette chose ronde devant le pédalier ? »
Cette chose, c’est l’embrayage. Pour démarrer sans pédaler après un arrêt, moteur en marche. Elle le lançait sur son dada. Il pouvait lui nommer chaque pièce de sa mobylette. Là, devant au milieu, c’est le cylindre. Sur sa machine, un C52, culasse double bosse. Enfichée au milieu, la bougie. Le carburateur, là en dessous. Lui, il avait un Gurtner 15 mm. Le mieux. Le carbu produit le mélange essence et air envoyé dans le cylindre. Une étincelle de la bougie et le mélange gazeux y explose. Boum ! Le piston enfiché dans le cylindre descend. Quand iI remonte, le mélange comprimé  explose à nouveau. Grâce à la bougie. Et le piston monte et descend,  monte et descend. C’est la bielle qui convertit le mouvement du piston en mouvement rotatif. Voulait-elle qu’il lui explique le principe du deux-temps, la transmission primaire par courroie…? Elle lui dit en savoir assez. Elle était une fille.
«Explique-moi comment démarrer ?» Elle s’était dressée debout sur les pédales. Il détailla chacun de ses gestes, les corrigea.  Non ! plus fort la poignée des gaz.
« Montre-moi.» Il mit la main sur la sienne. « Pas trop ! Pas trop ! » La roue arrière s’emballa, elle se laissa tomber sur le siège, le vélomoteur, toujours sur sa béquille, bascula vers l’arrière et la roue cracha un jet de gravier.
« Suffit pour aujourd’hui. Peux-tu me ramener ?  C’est la rue face à l’autre sortie, au bout des jardins. Un goûter chez moi ? Je prends place derrière toi. »
Il avait donc dévoré la baguette au beurre qu’elle lui avait préparée. Voulait-il autre chose ? Non, pour lui, c’était assez ainsi. Alors, les cheveux secs, elle se coiffa et lui dit devoir le laisser, sa consultation allait commencer. Elle l’embrassa sur la joue. « Merci, professeur. Demain, même endroit, même heure ? Goûter après ? »

Ils se retrouvèrent à l’abbaye. Démarrer, couper le moteur : après vingt fois, c’était devenu facile. Il lui demanda d’aller et venir sur l’allée, de moins en moins lentement, et chaque fois de s’arrêter à sa hauteur, au banc, ou quand il crierait stop ! Ce fut ardu. Elle s’énerva parfois. Il riait. Mais maintenant, elle ne risquait plus d’abîmer es autos aux feux rouges. «Et moi, tu t’en fiches que je sois abîmée ! » Il lui répondit qu’elle progressait. Demain, pour la dernière leçon, ils s’exerceraient en rue.
Elle lui donna de l’argent pour aller chercher une baguette à la boulangerie en haut de la rue. Elle, elle prendrait sa douche. La honte, pour elle, serait, ajouta-t-elle, que, suite à un accident, ici ou dehors, des ambulanciers doivent la déshabiller et la trouvent négligée. « Malpropre, jamais. Pimpante, toujours. »
A son retour, elle était assise dans la cuisine, sur le tabouret, pieds nus sur les barreaux, les cheveux humides, vêtue d’une chemise blanche, un chat noir sur ses cuisses nues. « Je te présente Zora. Cela ne te dérange pas, cette chemise ? Chez moi, j’adore mettre une chemise d’homme. Tous ces boutons, les manches à retrousser. Prends l’autre tabouret. Et le chat. » Elle descendit du tabouret, saisit un couteau, coupa sur la table un grand morceau de baguette, la cisailla par le milieu, l’écartela, y étala le beurre avec soin et la referma en la craquant. Puis elle ramassa les miettes, d’une main dans l’autre.
«Tu veux aussi prendre une douche ? » Il lui dit en riant que c’est sa mobylette bleue qui devrait être douchée. Elle le regardait dévorer, sans plus rien dire. Il regardait la baguette. « Merci pour la leçon. Tu es gentil, mais je vais devoir te laisser. Les consultations… A demain ? »

Pour clore la dernière leçon, il grimpa sur sa propre mobylette. Qu’elle le suive, cinq mètres derrière, sur l’avenue et le long des étangs. Il freinerait quand bon lui semble. Ils firent trois fois le circuit. Oui, elle maîtrisait son engin. En criant de joie, elle dévala l’allée menant au porche de l’abbaye. Il eut peur. Avec les vêtements qu’elle portait, si elle tombait, elle serait écorchée vive. Elle lui répondit s’habiller ainsi pour qu’il voie comme elle était jolie. « Tu ne trouves pas ? » Elle le regarda, il ne dit rien. « Viens rentrons. J’ai assez roulé aujourd’hui. »
Avant d’aller se doucher, elle lui prépara la baguette. Il rangeait la table quand elle revint en collant et débardeur noir. « Ma tenue de gymnastique. Viens. J’ai un vélo d’intérieur. Viens voir. »
L’engin était installé dans sa chambre, face à la fenêtre donnant sur des jardins. L’autorisait-elle à l’essayer ? Elle s’assit sur le lit tandis qu’il s’époumonait à atteindre les cinquante à l’heure au compteur. Il était en sueur quand il leva les bras, triomphant.
« Viens te reposer près de moi. » Ils étaient assis côte à côte sur le couvre-lit blanc. Elle lui caressa la joue. «Oh ! mais voilà un jeune homme qui va avoir de la barbe. » Il lui expliqua que un peu, parfois, il se rasait. Elle lui dit qu’elle aussi. Pas les joues, bien sûr. Elle aimait être lisse. Partout. Pas comme les autres femmes qu’elle connaissait dans ce pays. Il ne comprenait pas bien. Il se taisait, il regardait le vélo.
Alors, elle lui répéta qu’il avait été un bon professeur, qu’il lui avait appris beaucoup de choses, avec patience et talent ; qu’elle était contente de l’avoir rencontré. Elle aurait bien aimé aussi lui enseigner des choses, des choses qu’elle faisait bien. Mais, dommage, ce n’était pas le moment. Plus tard, peut-être. Attendre un peu. Enfin, on verrait.
Il crut comprendre – ou préféra entendre – qu’il dérangeait, qu’elle lui ferait signe quand elle serait disponible. Il dit donc qu’il allait partir. Qu’elle soit prudente sur son cyclomoteur ! Il la remercia pour les trois goûters. Ses baguettes, quel délice !

Les vacances étaient terminées. Son ami, rentré de la mer, avait récupéré la mobylette. L’été lançait ses derniers feux et ces journées, malgré les soirées courtes et fraîches, avaient la saveur de ce qui finit. L’automne était là, pas encore flamboyant, apportant seulement la mélancolie des jours de pluie sans lumière. Le soir, il s’en allait à l’abbaye promener la chienne. Une fois le porche franchi, dans les jardins déserts, elle dégotait un bâton, le lui apportait, fière et quémandeuse. Il le lançait loin devant sur le chemin, à droite dans un fourré, derrière… Rapporte ! La chienne s’épuisait à courir chercher le bout de bois. A mi-promenade, l’abbaye était dans la pénombre et le silence. La chienne cheminait, langue pendante, à son côté, calmée. Ou peut-être morose, comme lui. Lilly, il ne l’avait plus revue.

Un soir – les arbres commençaient à roussir -, au retour de promenade, sur le banc près du porche, dans la lumière orangée du réverbère, il se sentit observé. Un homme, replet, une barbe en collier, des lunettes qui lui mangeaient le visage, le dos rond, une main pendante entre les jambes écartées, l’autre aux lèvres, avec une cigarette ou plutôt, à l’odeur, un cigarillo. « Belle bête  ! » dit l’homme quand il passa près du banc. Il murmura un merci, sans le regarder, et il accéléra le pas vers l’avenue et les étangs. Les deux jours suivants, il ne rencontra personne dans les jardins de l’abbaye.

Mais le lundi, dans la pénombre de l’allée longeant le cloître, le gravier crissa derrière lui. Il sentit l’odeur du cigarillo et, faisant volte-face, en vit le bout rougeoyant.
« Vraiment un beau chien…
– C’est une chienne ! »
L’homme l’interrogea sur l’animal. Il semblait s’y intéresser et ainsi, tout en conversant à propos du colley, ils passèrent dans la lumière orange du porche et rejoignirent l’avenue.
« Et tu n’as pas d’amie ? »La question le surprit. Cela sonnait comme la seule vraie question. «Tu as cinq minutes ? Je suis garé là le long de l’étang. J’ai quelque chose à te montrer. Tu aimeras.»
Il ouvrit la porte arrière. Que la chienne se couche sur la banquette. « Toi, mets-toi derrière le volant, tu seras mieux. »
La voiture empestait le tabac. Les sièges en simili étaient froids. L’homme prit place côté passager et alluma le plafonnier. Un homme quelconque, habillé sans attention. Il ne semblait ni bon ni méchant. A la fois bizarre et banal.
«Pas un mot, hein ! ? Même ma femme n’est pas au courant. »
Des deux mains, il ajusta le rétroviseur collé au pare-brise. « Pour surveiller le trottoir. Si jamais un passant survient. »
Puis il chercha de la main quelque chose en dessous de son siège. Il en extirpa un sac de papier kraft. « Je me fais expédier cela par la poste. C’est interdit dans notre pays. » Il retira du sac quatre ou cinq revues. Couleurs vives. « Regarde. Cela va te plaire ! »
Les filles il ne savait comment elles étaient faites ni qu’en faire. Des filles, il ne connaissait que ce qu’il en avait observé dans son livre de latin – la Villa des Mystères à Pompéi, la Vénus de Cnide, une reproduction de l’Enlèvement des Sabines de David – ou dans les pages soutiens-gorge des catalogues de vente par correspondance. Il y avait aussi – l’aimait-il ? – la sœur de son ami. Ce dernier lui en avait donné une photo. Carrée, à bords blancs, prise à la mer, au flash. Elle debout, de face, de la tête aux genoux, en tenue de plage. Culotte remontée haut, un léger renflement dans le bas. Le mont de Vénus, avait-il lu un jour. L’inconnu. Et il avait beau scruter, l’inconnu restait inaccessible. Seul le nombril, sous le débardeur trop court, présumait de secrets.

Et là dans la voiture, à hauteur d’yeux sur le volant en présentoir, nue, jambes écartées, les genoux relevés de part et d’autre des seins, – mon Dieu ! comme ils semblent lourds – souriante, cadrée serrée, vautrée sur un fauteuil, les pieds sur les accoudoirs, une fille lui révélait les mystères. Ou plutôt, pour lui, l’innommable. L’innommable, car à ses yeux, c’étaient là le chaos, le magma originels ; et car il ne pouvait nommer les chairs, les orifices, les tumescences, l’incarnat ; innommable car cela lui parut d’abord monstrueux, bien que, en tournant ensuite les pages – ici à quatre pattes, les mains écartant les fesses ; là couchée, photographiée en gros plan ; ici encore de face, jambes ouvertes, pieds posés sur le sol – il devinât la beauté de l’innommable, une beauté de désordre et de délire, happant tous les sens ; pas la beauté de la raison et du nombre d’or enseignée au collège, pas celle des tableaux vus dans les musées. Était-ce la beauté ? Ou une forme primitive du sacré ou plutôt le sublime, qui foudroie, remplit d’effroi et pousse hors de soi ? Comment savoir ?  Peu importe : il sentit que désormais il serait prêt à bien des choses pour découvrir les mystères. La chienne passa le museau par dessus le siège et lui lapa l’oreille. Il frissonna et dit à l’homme qu’il devait s’en aller. « Pas mal, hein ! Reviens demain si tu veux. J’en ai d’autres. Des noires, des petites asiatiques. Et d’autres choses encore. Je te les montrerai. »

Il attendit une dizaine de jours avant de retourner à l’abbaye. Crainte d’une nouvelle invitation à la voiture et d’être entraîné à il ne savait quoi. Et il pleuvait trop. La chienne serait trempée. Il ne revit plus l’homme au cigarillo.

Les images à la lumière du plafonnier le hantaient. Et Lilly, était-elle nue, après la douche, sous la chemise blanche ? Et sous la serviette de bain, à mi-cuisse, qu’elle tenait, nouée, d’une main sur les seins ? Il aurait dû tendre la main. Il n’aurait jamais osé. Plutôt faire mine de glisser du tabouret. Elle se serait précipitée. La serviette aurait glissé. Des seins ronds, hauts. Gros, c’est sûr. Lisse, son corps. Ferme. Ses cuisses. Les cheveux, leur noir. Sa bouche, pulpeuse. Dévorante. Il l’aurait regardée partout. Et ses fesses ? Elle aurait tout montré. Avec calme. Et des sourires. Et des baisers. Longtemps. Et il parlait de mobylette… Et il s’empiffrait de baguettes. Aveugle ! Par trois fois. Mon Dieu !

L’hiver fut précoce. C’était un samedi. Il avait neigé la nuit. Première neige. Le silence dans la rue. De rares passants. L’abbaye et ses jardins devaient être somptueux ; les arbres en cristaux de sucre, avec des éclats de soleil. La chienne adorait la poudreuse. Il lui donna à manger, une double part. Puis il la brossa avec attention, en démêlant les nœuds. Il lui caressa les flancs, lui embrassa le museau et lui dit qu’elle était si belle dans sa robe bleu merle. « On va promener ? » Elle jappa, fière et contente tandis qu’il lui attachait son collier.

Le colley à son côté, il traversa l’avenue et longea les étangs. Les mouettes y trottinaient sur la pellicule de glace. Il descendit vers le porche de l’abbaye, toute blanche vêtue. Là, il décrocha la laisse. La chienne s’ébroua et cavala dans l’allée. Ils longèrent le cloître avant de s’engager dans les jardins. Il les traversa. Les massifs de rosiers disparaissaient sous la neige. Il atteignit l’autre sortie de l’abbaye. En aboyant, la chienne pourchassait des corneilles. Il la siffla et lui crocheta la laisse. Alors, plutôt que de faire demi-tour dans les jardins comme d’habitude, il franchit la grille. Il se dirigea vers la rue en face. Lilly ne travaillait sans doute pas aujourd’hui. Il espérait qu’elle serait contente de revoir la chienne. Bleu merle, comme ses cheveux.

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pour Mademoiselle V*, où qu’elle soit. photo : © eb 2013

8 commentaires to “Lilly”

  1. Simon dit :

    Bonjour Etienne.
    Ainsi naissent des histoires et l’envie vous prend de revenir dans le temps… mais les dés seraient pipés car, déjà passé par là, on n’est plus un candide et le charme s’en trouverait rompu… On ne passe qu’une fois, le reste est une autre histoire.
    Je reconnais le jeu de celui qui sait, qui veut ou qui voudrait, qui joue avec les émotions puis qui gagne, qui perd ou s’émousse… Reste la trace.
    Bonne journée.

  2. Encore un texte qui nous maintient en équilibre entre la tendresse et les rudesses de la moisissure du temps. On se prend à avoir peur d’une chute pour des héros vite sympathiques. Le prosaïque devient décor de conte. La surprise vient de qui et d’où on ne l’attendait pas. On a hâte de connaître la suite. Pourtant les plus humbles péripéties, les simples incidents, le gravillon, les gouttes humides sur la peau prolongent le plaisir. En même temps, ils l’exaltent … Ainsi, lire serait parfois aussi un plaisir sensuel, comme l’on fait tourner un vieil alcool sur la langue, comme les doigts s’attardent sur un grain de peau, le duvet d’une nuque.
    On l’aura compris … à vous relire

  3. iPagination dit :

    V. B. : C’est remarquable, et pour l’écriture, et pour le dynamisme qui emporte ce texte. Je partage de bon coeur !

    C. C. : Belle écriture toute en atmosphère pour cette narration… Bien vu l’artiste!

    A. : Oui, une belle construction et de belles sensations. Lui et Lily sont attachants, vivants.

  4. vanessa dit :

    Tranche de vie. La simplicité est belle. C’est elle qui me touche.
    Au plaisir de te lire!

  5. Paul dit :

    « Elle descendit du tabouret, saisit un couteau, coupa sur la table un grand morceau de baguette, la cisailla par le milieu, l’écartela, y étala le beurre avec soin et la referma en la craquant. »
    J’adore…..
    Paul

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