Ce qui l’avait séduit chez elle, c’était son chien

mai 17th, 2013 | Par | Catégorie ***

le HarengCe qui l’avait séduit chez elle, c’était son chien. Ou plutôt sa détermination, quelques semaines après leur rencontre.
Coquin, il s’appelait le chien. Qokin écrivait-elle depuis un voyage à Shanghai - qu’avait-elle été donc faire là-bas, elle qui, avant ce voyage, n’avait jamais quitté le pays ?
Qokin, avec un Q et un K : ainsi sinisé, le nom du chien sonnait moins provincial. Elle riait.

Qokin était une espèce de pékinois. Une maladie de la peau lui encroûtait le dos, entre les touffes de poil. La laideur du chien était, comme elle disait, une vraie réussite.
Quand, au début de leur histoire, elle lui ouvrait la porte de son deux pièces, au troisième monté quatre à quatre, le chien – frais lavé – l’accueillait jappant et frétillant. Il est vrai que Qokin n’avait pas beaucoup de distractions : elle vivait de peu, elle aimait le silence.

Quinze jours sans s’aimer, c’est long et il roulait des heures dans sa petite voiture bleue avant d’arriver dans la ville de son amie. Après les premiers baisers, elle le rejoignait sous la douche et sans traîner, elle l’entraînait sur le lit dans la chambre.  Qokin était confiné dans la cuisine. Par le trou de la serrure, ils le voyaient patienter là, museau posé sur les pattes de devant, yeux grands ouverts, près du poêle qu’elle avait allumé avant son arrivée. Il ne viendrait gratter à la porte qu’en fin d’après-midi. Sans doute demander une portion de croquettes.

Le chien était-il végétarien comme elle ? se moqua-t-il un jour, sous les draps.
Qokin, non, bien sûr. Elle, oui, et pour toujours. Elle lui raconta que toute petite, elle avait vu son grand-père saisir un lapin par les oreilles, l’élonger pour lui briser les cervicales, le pendre à un arbre par les pattes arrières. C’était le lapin blanc à qui elle tendait des brins d’herbe par le grillage du clapier, espérant toucher du bout des doigts la fourrure si douce. Le grand-père avait alors crevé un œil de l’animal pour – sans tâcher la fourrure –  le vider de son sang. Et puis, avec précision, en quelques coups de couteau, le lapin avait été déshabillé. A l’arbre, pendait maintenant un monstre dégouttant le sang dans l’herbe. Et le bourreau s’en allait avec la fourrure. Le lendemain, dimanche, le lapin fut servi. Bière et pruneaux. Elle ne toucha pas son assiette. Elle reçut une gifle.
Et tu voudrais maintenant que je mange de la viande ? 

Qokin – et sa maladie de peau – accaparait sa maîtresse : les bains à donner, les pommades à appliquer, les sorties par tous les temps, l’appartement à tenir frais. Qokin coûtait cher : les médicaments et les croquettes haut de gamme. Et pas question de le laisser longtemps seul ou de l’emmener : il souillait tout.

Un jour, en arrivant chez elle, il lui répéta son envie de prendre le train, de passer une journée à la mer – il n’avait jamais vu l’Océan ici – , de se promener sur la digue, de manger des fruits de mer – pour elle, une omelette ! – et d’y louer une chambre pour quelques heures. Elle lui répondit encore une fois être navrée, en avoir envie, mais à cause de Qokin, elle aimait mieux pas.
Il rit : c’est elle qui portait un collier et Qokin la tenait en laisse. Son chat à lui était plus facile à vivre. Elle sourit. Et comme d’habitude, elle confina Qokin dans la cuisine, se lava les mains et, en courant, le rejoignit dans le lit. Sa peau était si fraîche ; et en haut des jambes, si lisse et si douce.

A la visite suivante, quand il sonna et monta les six volées, il fut accueilli sans les jappements du chien. Il s’étonna. Elle lui répondit avoir réfléchi pendant son absence. Elle ne lui avait rien dit. Mais elle avait décidé qu’il en serait ainsi. Et elle avait parlé à Qokin tandis que le vétérinaire procédait avec la seringue. Bien sûr qu’elle était triste. Ce n’était quand même pas rien de supprimer un compagnon. Et en mourant, Qokin l’avait regardée plein de confiance. Elle en était malade, de ce regard.
Ils sortirent se promener. Il pleuvait. Ce fut triste.

Lui parti, Qokin absent, elle s’ennuya une vingtaine de jours. Et puis le chagrin diminua. Maintenant, quand il lui téléphonait, il entendait de la musique dans l’appartement.
Et puis, un jour, quand il arriva au troisième, – le voyage était toujours aussi long mais il resterait une semaine – la porte était tout contre. Mozart. Il toqua et pénétra dans le vestibule. Une laisse de chien y pendait. Il l’appela. Oui, oui. Elle l’attendait dans la chambre.
Il y entra. Elle était là sur le lit. Et rien d’autre qu’au cou, un collier de cuir rouge.

 

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texte et photo : © eb mai 2013

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5 commentaires to “Ce qui l’avait séduit chez elle, c’était son chien”

  1. Pessimiste ou raisonnablement optimiste ?
    Décidément vous avez l’art de mêler l’eau au vin sans pour autant l’affadir.
    Ici la chute est des plus saisissante.
    A vous relire

  2. Le Hareng dit :

    Sur Facebook

    A. V : Tiens, je mettrais bien mon tour de cou en satin rouge…
    vendredi, à 19:34 · Modifié · J’aime

    N.N : Je l’attendais, elle est super! merci pour ce partage que je vais partager

    C.M. : Belle chute
    vendredi, à 21:01 · J’aime

    G. C. : Elle vaut plus qu’un humble troisième étage

    D.C. : Ne vous excusez-pas pour le temps. Est-ce que Monsieur Neuhaus vendrait ses chocolats en les garantissant « Deux minutes trente maximum » ? Est-ce qu’un amoureux obtiendrait un baiser en promettant : « Pas plus de trente secondes » ?

    R.G. : je ne voudrais pas être à sa place

    Sur iPagination

    klodius : Chien….quelle chute ! Smile
    Veronique_Bresil : Bienvenue sur iPagination, Le Hareng. Texte morbide et parfaitement efficace. Belle écriture aussi.

  3. Simon Dominati dit :

    J’ai bien aimé Etienne. Je suis monté aussi, j’ai vu les pièces et au bout, dans la chambre, j’ai regardé Qoquine. Qokin n’était pas parti pour rien… Vraiment, un p’tit bout d’vie engageant, très engageant. Pas mal ! voilà la vie !

  4. Muscadet dit :

    Un texte qui donne envie de célibat.

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